Dix ans après, avec une robe rubis?
Antoine++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++
Antoine venait de déménager avec toute sa petite famille.
Le terme « déménager » était pour lui assez incongru vu qu’il venait d’acheter une maison à Figeac, la ville où il avait vécu toute son enfance. Il aimait cette ville chaleureuse et vivante, remplie d’histoire, mais il se souvenait, aussi, qu’étant adolescent, il était pour lui inconcevable de rester à croupir dans le Lot, comme ses parents l’avaient fait avant lui. Son père, Alain, dirigeait une société de matériaux en pvc, type fenêtres et portes. L’affaire était très florissante. Les constructions réalisées étaient assez moches mais demandaient moins d’entretien que du bois et étaient plus isolantes Tous les futurs propriétaires de petites maisons de lotissement sans charme adoraient le plastique. Son père avait toujours rêvé qu’un de ses deux enfants reprennent la société. Parti de rien, son entreprise était sa fierté et la léguer à Antoine ou Anna, sa fille aînée, était son souhait le plus cher avant qu’il ne disparaisse. Etant un « self-made man », son obsession était de laisser un héritage à ses descendants afin que ces derniers n’aient moins à galérer que lui dans la vie. Du moins, d’un point de vue financier. Seulement voilà, Anna était devenue kinésithérapeute. Donc il ne restait plus qu’Antoine.
Antoine avait toujours été un élève moyen et plutôt paresseux mais très grande gueule. Le lycée avait été pour lui une partie de plaisir entre les « sorties joints » avec les copains, efficaces pour planer en cours, et la découverte des joies du sexe, avec ses multiples conquêtes. Seulement voilà, arrivé en terminale, il avait échoué au bac. Il n’avait rien fait de l’année donc il n’avait que ce qu’il méritait ; mais ce jour-là son orgueil en avait pris un sérieux coup et cet épisode douloureux l’avait fait réagir. S’il voulait faire quelque chose de sa vie, il fallait peut- être qu’il se mette à travailler. Etant resté seul au lycée, vu que tous ses amis avaient été admis à l’examen, il s’était rangé un peu. Après une année plutôt studieuse et avoir enfin décroché son diplôme, il était parti à Toulouse faire une école de commerce privée où le porte feuille des parents est plus important que les résultats scolaires.
Après 5 années d’études, de nombreux stages à l’étranger, et avoir rencontré sa femme, il était entré dans la vie active comme jeune cadre dynamique dans une entreprise d’emballage industriel à Bordeaux. Son père, dès la fin de ses études, lui avait refait sa proposition :
« Tu sais Antoine, maintenant que tu as fini tes études, que tu as côtoyé d’autres sociétés, je pense que tu es mûr pour me succéder d’autant que tu as grandi avec cette entreprise ; tu la connais très bien. Et puis, tu sais, le pvc est un matériaux d’avenir et je ne suis plus tout jeune!... »
Antoine le savait mais ses relations avec son père avaient toujours été tendues et compliquées. Travailler sous ses ordres et pour sa succession aurait été pour lui une sorte d’humiliation. Il voulait avoir sa propre vie, ses propres repères, ne pas être dans l’ombre de son géniteur qui avait toujours eu cette image écrasante d’homme sûr de lui, à qui le destin sourit. Et puis, franchement, les petites villes où tout le monde connaît la vie de son voisin lui donnait plutôt envie de vomir. Non, il avait envie de travailler à Paris, à Lyon, à l’étranger même. Il pensait souvent à Londres ou New York ; une ville anglo-saxonne en tout cas.
Finalement, il avait travaillé deux ans à Bordeaux et deux ans à Rhodez. Il avait souvent postulé pour des emplois dans d’autres villes mais ça n’avait jamais marché.
Et puis il faut dire qu’à la sortie de son école de commerce, il avait épousé Agnès et qu’Agnès était désireuse d’avoir une grande famille rapidement. Au bout de quatre petites années de mariage, trois charmants enfants animaient déjà leur vie conjugale.
Le deuxième enfant qu’il redoutait un peu, au fond de lui, s’était révélé être des jumeaux.. Du coup, à 28 ans, il se trouvait à la tête de cinq bouches à nourrir. Sa femme, qui l’avait toujours suivi et qui avait porté leurs enfants, ne travaillait pas et était très attachée au sud-ouest. Partir dans le nord de la France ou à l’étranger ne la tentait pas du tout. Antoine l’avait bien compris et ne voulait pas lui imposer une expatriation non désirée.
Du coup, il était le seul responsable financier du ménage. Cette situation ne lui déplaisait pas. Il était très amoureux d’Agnès. Dès qu’il l’avait rencontrée sur les bancs de la fac, elle l’avait troublé. Elle n’était pas très belle mais avait de magnifiques yeux verts. Brune, un peu ronde, il trouvait qu’elle avait beaucoup de charme et puis elle était un peu dans les nuages ce qui lui donnait un côté mystérieux. Il est vrai qu’avec les trois enfants en bas âge, leur vie de couple avait été un peu perturbée mais l’amour été toujours là, fort et immuable. Cet amour était sa force secrète face aux aléas de la vie, son refuge mental.
Antoine était un être impulsif, entier, limite caractériel. Son mariage l’avait apaisé vu qu’Agnès était quelqu’un de doux, de posé et de très attentif à son égard. Mais dans sa vie professionnelle, il ne se contrôlait toujours pas. Ces contrats se finissaient toujours en drame. Un accès d’humeur lui fut fatidique dans sa dernière entreprise lorsqu’ayant claqué la porte de son patron en hurlant qu’il démissionnait, après une vulgaire remarque sur sa méthode de management d’équipe, vu que tout le monde s’était plaint, Antoine, blessé comme un enfant, avait préféré tout envoyer balader. Tout penaud, il était revenu le lendemain pour s’excuser auprès de son supérieur, mais ce dernier n’avait rien voulu savoir. Les employés incontrôlables n’étaient pas souhaités dans l’entreprise ; son dernier poste s’était conclu ainsi.
Pour la première fois de sa vie, Antoine se dit ce jour là qu’il était vraiment allé trop loin ; ce qui était une catastrophe. Il n’avait plus de travail, il avait démissionné donc n’avait le droit à aucune aide ; il venait d’entraîner sa famille dans une situation très délicate. Le soir, Agnès avait bien vu qu’il était très préoccupé. Elle, de tempérament si calme, tint des propos assez durs envers son mari ce soir là. Où avait-il la tête ? Avait-il oublié qu’il avait une famille à nourrir ???...Beaucoup de reproches qu’il s’était déjà faits à lui-même…
Une seule solution efficace et rapide s’était imposée. Les évènements s’étaient alors précipités. Après le coup de téléphone passé à son père, un week-end où on avait sabré le champagne pour fêter la digne succession enfin déclarée, toute la petite famille avait vite cherché et trouvé une maison à acheter dans le centre ville de Figeac. Le temps des transactions, Antoine et sa famille avaient habité chez ses parents au grand plaisir de sa mère qui était ravie de s’occuper de tout ce petit monde.
Trois mois plus tard, ils emménageaient dans une maison de ville sur trois étages, typique de la région, avec beaucoup de cachet. Agnès était contente de se sentir propriétaire, à côté de ses parents et beaux parents et d’avoir toutes les commodités à proximité. Alain rayonnait de coacher son fils dans son bureau spacieux, quotidiennement, pendant plusieurs heures. Antoine apprenait vite ce qui rassurait Alain. Finalement tout allait bien. Antoine, voyant tant de gens satisfaits autour de lui, s’était persuadé qu’il avait fait le bon choix, en digne chef de tribu.
La décision d’une vie++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++
« Esther, veux tu être mon épouse ?
Oui, je le veux. Et toi, Simon ? Veux tu être mon époux ?
Oui je le veux.
Je me donne à toi et te reçois comme époux.
Je me donne à toi et te reçois comme épouse.
Pour nous aimer fidèlement dans le bonheur ou dans les épreuves, et nous soutenir l’un l’autre, tout au long de notre vie. »
Oui, elles vont être divines ces photos ! La lumière de l’église est bonne ; les mariés ont l’air amoureux. Tout à l’heure, leur séance photos s’est très bien déroulée. Ils étaient à l’aise, radieux. C’est normal en même temps d’être radieux le jour de son mariage, normalement… »
Yves est photographe et aujourd’hui, il est content ; c’est une bonne journée ! Parfois faire un reportage « photos de couple » s’avère être un calvaire mais, aujourd’hui, il n’en est rien. Toutes ces belles photos vont pouvoir animer sa boutique pour un bon bout de temps ! Cette dernière est la plus importante de Figeac. Les clients aiment toujours flâner devant sa vitrine et admirer les photos de mariés. Elles sont souvent assez moches et de mauvais goût mais elles plaisent. Celles d’aujourd’hui seront mieux que la plupart ; il en a l’intuition. Le couple semble très complice. Une belle rousse et un beau brun ; ils vont bien ensemble. C’est bien aussi parfois de ressentir le bonheur des autres. Des bulles de béatitude qui font oublier quelques minutes l’agressivité de la vie. Il y a quelque temps, Yves aurait été incapable de vivre cette journée sans retrouver son ami le whisky le soir venu ; son addiction le hantait depuis que sa femme était partie vivre une autre vie, sans lui. Mais depuis quelques semaines, son immense tristesse, son désarroi face à sa vie solitaire, s’étaient apaisés.
Quelques photos de groupes à la sortie de l’église, à la mairie, au château où se déroule la suite des événements…
« Esther, Simon, vos photos seront sur internet dès ce soir et je vous tire le reste pour votre album pour dans 3 semaines ? A votre retour d’Inde ?
-Super Yves, merci beaucoup… »
Les mariés sont surexcités et ont autre chose à penser pour le moment. On les comprend. Il est certain qu’après ce week-end riche en émotions, leur voyage de noces devrait être magnifique…
Ce soir là, Yves n’a rien de prévu et n’a pas envie de rester tout seul chez lui. Emoustillé par les quelques coupes de champagne qu’on lui a offertes, il décide de travailler toute la nuit. Au petit matin, la plupart des photos sont là. Il ne s’était pas trompé. Elles sont belles. La magie de l’instant se lit dans le regard des jeunes mariés.
Il a reçu un nouveau pêle-mêle de la part d’un de ses fournisseurs qui propose une façon sympa d’agencer des photos. Il décide donc de trier les meilleures de la veille pour les mettre en vitrine dans ce fameux cadre. Ses clients vont adorer !...
Le pêle-mêle++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++
Ester était épuisée mais ravie. Son voyage en Inde l’avait enchantée. Découvrir le Taj Mahal en compagnie de Simon resterait un bonheur à jamais gravé dans sa mémoire. Son mariage lui paraissait irréel. Simon avait du repartir travailler dès leur retour. Etant un peu plus libre dans son travail, elle s’était octroyé une journée de repos ; sa dernière journée de quiétude avant de retrouver le quotidien et le reste de l’univers. Son portable sonna. Elle en avait même oublié son existence et se sentit légèrement agressée par cette sonnerie intempestive mais lorsqu’elle entendit la voix de sa témoin de l’autre côté, elle ressentit une profonde joie. Tout ceci lui avait manqué aussi finalement !
« Alors ma belle !? Ce voyage ? Vous nous avez fait un petit indien ? Pas trop d’hémorroïdes à cause de la bouffe piquante ? »
Camille avait toujours été ainsi ; triviale et directe. Cela amusait beaucoup Ester.
« Ben dis donc, le photographe, Yves, il a flashé sur vous ou quoi ? Vous êtes en vitrine de son magasin dans toutes les positions ; du moins les décentes !!!
-Ah bon ? Mais il ne nous a pas demandé la permission ?
-Oui ; c’est ce que je me demandais ; ça m’étonnait que vous ayez dit oui mais cela dit ça rend très bien ! C’est sympa ! Et puis vous êtes un peu les héros romantiques de Figeac du moins pour le moment !...
-Arrête ! Je suis morte de rire mais c’est la honte non ?
-Ben non, moi j’aime bien et puis normalement on se marie qu’une fois donc bon… »
Après une longue discussion, Ester raccrocha. Elle aurait bien aimé aller voir la vitrine mais Lille/ Figeac, ce n’était pas vraiment à côté ! Elle était venue à Lille après avoir réussi le concours de l’école de journalisme. Là bas, lors d’une soirée, elle avait rencontré Simon et après un coup de foudre mutuel évident, ils ne s’étaient plus quittés. Ayant chacun trouvé un travail dans cette région de la France, Ester ne pensait pas revenir un jour habiter Figeac ; même si elle appréciait d’y passer quelques jours de vacances.
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Antoine détestait le lundi, tout comme le dimanche. Il n’avait pas d’explication logique à ce sentiment d’aversion. Depuis qu’il était petit garçon, il détestait le dimanche car souvent il ne faisait rien d’excitant. Le lundi, l’angoisse du début de semaine, arrivait. Dès le mardi, sa bonne humeur revenait.
Il est vrai que ce week-end avait été un peu éreintant. Les jumeaux n’en avaient fait qu’à leurs têtes. Agnès avait, du coup, été exaspérée pendant les deux jours. Des amis devaient venir dîner le samedi soir mais leur petit dernier ayant la varicelle, ils avaient finalement décliné l’invitation. Cela faisait maintenant presque un an qu’ils étaient revenus à Figeac.
Sa vie lui plaisait mais n’était-elle pas un peu simple et monotone ? Il était heureux, amoureux, accompli dans son travail mais ne lui manquait-il pas quelque chose ? Il avait parfois le lourd sentiment qu’il avait déjà tout alors qu’il n’avait pas encore trente ans.Tout lui paraissait trop simple. Que lui restait-il à vivre à part les galas de danse de son aînée et les futurs concours hippiques des jumeaux ? Il devait arrêter de réfléchir ainsi ; il le savait ; il était chanceux voilà tout ; il fallait qu’il arrête de tout remettre en cause en permanence. Avant, il était un homme capricieux et impulsif. Depuis qu’il connaissait Agnès, ses mauvais démons sommeillaient. Sa force, sa femme…C’était ça le principal ; qu’ils soient tous les deux, ensemble, pour affronter le monde.
Plongé dans ses pensées, il ne vit pas la déjection canine immonde, bicolore et dégoulinante sur le trottoir, posée là par un de ces « chienchiens à sa mémére » qu’Antoine détestait tant. Il était dégoûté. Il mit sa chaussure dans le caniveau humide pour essayer de détacher « la chose » de ses onéreuses chaussures en cuir marron Bexley. Le trottoir étant étroit, il s’appuya au mur pour effectuer son numéro d’équilibre. Après avoir enfin réussi son acrobatie ridicule, il releva la tête et tomba nez à nez avec un pêle-mêle sur lequel se trouvaient des photos de mariage.
Le sang lui monta à la tête. Il faillit trébucher à nouveau dans l’excrément canin. Le choc…Etait-ce bien elle ? Mais oui…Elle n’avait pas changé en dix ans. Il avait appris par des amis communs qu’elle devait se marier mais là voir ainsi, radieuse, belle, dans sa robe ivoire, quelle angoisse. Son cœur battait à tout rompre. Il sentit des perles de sueur apparaître sur son front. Il ne se sentait vraiment pas bien. Il fallait qu’il s’asseye rapidement. Un banc à quelques mètres sur le trottoir d’en face fut le bienvenu.
Ester, la belle rousse du lycée…Cette fille avait fait son éducation sentimentale. Du moins, c’était la première fille dont il était tombé réellement amoureux. Elle était vive, attirante, drôle et complexe à la fois. Leur histoire avait duré environ trois années. Un début idyllique ; puis le temps et ses accès de panique avaient tout gâché.
« Elle me faisait peur » pensa t-il avec le recul. Elle aussi était très amoureuse de lui à l’époque. Leur histoire aurait pu les mener loin peut-être mais elle attendait trop et lui n’avait pas envie de donner à cet instant précis de sa vie. Leur relation s’était terminée lorsqu’il avait rencontré la douce Agnès. D’ailleurs, un soir au cours d’une soirée de son école de commerce, Ester l’avait accompagné. En voyant Agnès, elle avait dit « c’est qui cette fille toute boudinée dans sa salopette, avec un regard d'une huitre morte ? ». Cette phrase avait profondément blessé Antoine à l’époque. Au fond de lui, il devait sentir qu’Agnès lui correspondait plus. Mais pour autant, sa rupture avec Ester était toujours restée douloureuse, ancrée dans sa mémoire. Ce n’était pas la femme de sa vie mais elle le fascinait quelque part. Il n’avait pas voulu la blesser en la quittant et pourtant il savait très bien qu’elle avait mis du temps à se relever de leur rupture.
Elle était radieuse, indépendante, passionnée, sûre d’elle. Autant de qualités qui l’avaient finalement éloigné d’elle. Elle lui paraissait trop forte peut-être. Pourtant elle lui avait montré aussi mainte fois sa sensibilité ; lui avait fait part de ses doutes sur la vie…mais cela n’avait pas suffit à le rassurer.
A l’époque, il avait entendu sur MFM, sa radio préférée, il assumait ses goûts populaires, la chanson de Cabrel qui parlait d’une femme « elle a dû faire toutes les guerres pour être si forte aujourd’hui, elle a dû faire toutes les guerres et l’amour aussi… » Cette chanson pour lui résumait bien la vision qu’il avait d’Ester. Il lui avait dit un jour, ce qui l’avait beaucoup amusée.
Ils ne s’étaient presque plus revus depuis leur rupture.
Agnès avait eu besoin de lui pour s’épanouir, pour vivre pleinement sa vie. A côté d’elle, il se sentait important, indispensable. A l’époque, Ester était animée par sa passion du journalisme qui la mènerait loin, Antoine en était certain. Elle était entourée d’amis, de prétendants ; elle pouvait très bien vivre sans lui et ce sentiment le rendait fou de jalousie et de détresse. Ces « détails », elle ne les avait jamais sus.
Lorsqu’il avait rompu, il lui avait expliqué sa rencontre avec Agnès et le fait aussi qu’il ne se sentait pas du tout d’appartenir à quelqu’un. Il détestait lorsqu’ Ester osait dire « mon amour » par exemple. Il lui disait sans arrêt : « je ne t’appartiens pas Ester, je ne suis pas ta chose ». Quelques mois plus tard et après son mariage avec Agnès, il avait finalement apprécié ces pronoms possessifs. Ester devait vraiment l’effrayer…
Elle en avait bavé à la fin de leur relation. Le mariage rapide d’Antoine avait fini de l’achever. Ses amis lui rapportaient parfois ses états d’âme. Et puis après son hypokhâgne, elle était partie à Lille ayant réussi avec succès le concours d’entrée à l’école de journalisme. Dix ans déjà et pourtant il se souvenait de tout comme si c’était hier.
Un drôle de sentiment nauséeux ne le quitta pas de la journée qu’il trouva bien maussade. Son père débitait les mêmes insanités que d’habitude mais il était moins enclin à faire des efforts pour les écouter. L’image d’Ester et son beau regard le hantaient. N’avait-il pas fait une grossière erreur à l’époque en sentant sa virilité ébranlée devant une femme aussi attirante ? N’était – il pas allé à la facilité en choisissant une femme douce, à son écoute, aimant une vie sans rebondissements ?
L’invitation.++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++
Lille. Une enveloppe dans la boite aux lettres.
« Tiens, c’est Alban qui fait une crémaillère dans son nouveau loft à Toulouse. C’est dans deux mois. Ca te dirait qu’on y aille ? En TGV, c’est assez facile et il y aura tous les copains de Figeac aussi ?
-Oui, si tu veux… »
Simon n’était jamais très motivé par ces soirées d’anciens combattants qui se remémorent leurs folles aventures. Il s’en sentait toujours exclu. Même si Ester s’efforçait de l’intégrer aux différentes discussions, il ne se sentait pas à sa place au milieu de ces petits bourgeois du sud-ouest. Et pourtant il devait s’y faire. C’était les amis de sa femme. Heureusement que des milliers de kilomètres les séparaient. La corvée était assez rare, il fallait bien l’avouer. Il était en fait jaloux de la vie qu’Ester avait eu avant de le connaître. Il ne pouvait lutter contre ce sentiment ridicule.
Mais il était tellement amoureux d’Ester, qu’imaginer sa vie avant leur rencontre le faisait souffrir. De plus, Ester ne parlait que très rarement de ses « années lycée ». Il se doutait bien qu’elle avait dû avoir des aventures ; des bribes de ragôts lui arrivaient parfois aux oreilles au cours des soirées bien arrosées mais c’était tout et il n’osait questionner Ester de peur de l’énerver.
Un soir, au tout début de leur histoire, lors d’un dîner en amoureux dans un petit restaurant du vieux Lille, elle lui avait juste dit qu’elle venait de mettre deux ans à surmonter un chagrin d’amour et que, du coup, elle espérait qu’il ne la prendrait pas pour une conne. Cette révélation l’avait un peu étonné. Il se demandait comment un homme sur cette terre avait pu faire souffrir une personne aussi sensible et intelligente et, de plus, très bien gaulée ce qui ne gâchait rien au tableau. Mais il n’avait pas posé plus de questions...
Les deux mois étaient trop vite passés à son goût. Simon allait devoir affronter un week-end avec sa belle famille, plus un samedi soir de beuverie guindée…
Il trouvait Ester un peu absente dans le TGV ; elle, souvent si bavarde, semblait plongée dans ses pensées. Elle était ailleurs, préoccupée. Simon mit ça sur le compte de son travail. Il est vrai qu’Ingrid Betancourt venait d’être libérée après six années d’enfer au cœur de la jungle avec les Farcs et Ester devait écrire un article très documenté pour son magazine. Le destin de cette femme l’avait toujours passionnée et relater sa vie sans pathos, ni complaisance n’était pas chose facile.
« Je me demande si Antoine sera là demain soir… » Antoine était le meilleur ami d’Alban. Mais depuis qu’il était marié avec Agnès et qu’ils avaient eu coup sur coup 3 enfants, ils se voyaient beaucoup moins. Cela faisait dix ans qu’Ester évitait de se retrouver face à lui.
Mais lorsqu’elle avait reçu l’invitation pour la crémaillère, elle s’était dit qu’il était peut-être temps de l’affronter à nouveau. De plus, son mariage la rendait plus forte mentalement. Oui, Antoine l’avait plaquée comme une merde et elle n’avait rien compris même si leur relation avait toujours été plus passionnelle que réfléchie, mais elle voulait lui montrer qu’elle s’était relevée et avait trouvé un homme génial.
Le samedi après-midi, elle alla avec Simon faire du shopping ; il y avait plein de nouvelles boutiques créateurs à Figeac. Elle s’acheta une robe magnifique et hors de prix qui la mettait vraiment en valeur. Simon en rougit presque lorsqu’elle sortit de la cabine d’essayage. C’était un mari comblé par la beauté et l’espièglerie de sa femme. Son bonheur fut de courte durée quand elle lui expliqua qu’elle la porterait le soir même à la crémaillère. On ne verrait qu’elle, c’était certain. Une robe aussi rouge sur sa peau de porcelaine !...
« Oui, ce sera celle là. Antoine adorait le rouge en plus …»
Ester fut encore plus silencieuse lors du trajet pour aller à Toulouse. Ils arrivèrent à la soirée vers vingt heures. Beaucoup de gens étaient déjà là. Ester se débloqua ; elle avait l’air vraiment heureuse de revoir ses amis dont elle n’avait pas vraiment eu le temps de profiter à cent pour cent le jour de leur mariage. Simon était assez à l’aise à sa propre surprise. Son mariage avec Ester l’avait apparemment mis sur un pied d’estale aux yeux de l’assemblée. Le champagne devait être aussi une raison de sa désinhibition…
Il avait décidé de laisser Ester un peu tranquille et de ne pas la coller toute la soirée ce qui l’énervait au plus haut point. Il se faisait violence car sa seule envie était d’être sous la couette avec elle devant un bon DVD, chez eux, à Lille. Mais cela ne servait à rien de se faire du mal ; et puis il y avait quand même des gens très sympas ; il ne fallait pas charrier.
Ester parlait depuis un bon moment avec « Alban le charmant ». Une réelle complicité se lisait dans leurs yeux. Simon l’aimait beaucoup. C’était un des seuls amis d’Ester avec qui il s’était immédiatement senti à l’aise.
« Je suis trop contente qu’on soit venus Alban. C’était une super idée cette soirée. Quand est-ce que vous venez à Lille avec Emma ? Vous nous manquez…
-Tu m’as toujours manqué Ester, toi, en t’expatriant si loin ! Tu n’as pas honte de m’avoir laissé comme ça sans défense ?
-Tu exagères toujours ! » Ester était morte de rire. Quel bonheur de revoir ses amis d’enfance, ses racines ! Avec Alban, la situation avait toujours été légèrement ambiguë. Il ne s’était jamais rien passé entre eux mais après sa rupture avec Antoine, ils s’étaient beaucoup rapprochés ; et soi disant qu’un jour, Ester, complètement saoule, l’aurait embrassé. Mais ça, elle n’en avait aucun souvenir à sa plus grande honte. C’était donc une relation privilégiée avant tout qu’ils vivaient. Ils ne se voyaient pas souvent mais même lorsque des mois entiers séparaient leurs retrouvailles, c’était comme s’ils s’étaient vus la veille. L’amitié, pour Ester, était un lien très fort, un réel privilège.
La question qui lui brûlait la bouche sortit d’un seul coup.
« Et Antoine va bien ? Il doit venir ce soir ?
-Ah !! Ca m’étonnait que tu n’aies pas encore posé la question toi…Oui effectivement, il doit passé. Il m’a appelé tout à l’heure pour me dire qu’il aurait sûrement du retard. Un des jumeaux a une gastro. Donc il restait un peu pour aider Agnès et puis il ne devrait pas tarder. Il m’a aussi demandé si tu allais être là ! Je crois que l’air de rien ton mariage avec Simon l’a un peu miné. Tu as eu ta revanche ma belle ! Et puis dans cette robe tu es si incendiaire qu’il va se mordre les doigts avec sa vie de papa bien confortable !
-Arrête de dire des bêtises… » Ester rougit tout de même au compliment. Son cœur se mit à battre très fort lorsque Simon la prit dans ses bras en arrivant derrière elle.
« Alors comment va ma petite femme ? lui chuchota t-il à l’oreille.
-Ecoute, elle est rayonnante ! dit Alban ; je ne sais pas ce que tu lui fais pour avoir réussi à lui mettre la bague au doigt et la rendre heureuse mais chapeau bas monsieur! On a tous essayé au lycée mais sans succès ! Ben du coup, pour me remonter le moral, je vais aller me servir une autre coupe de champagne ! Vous en voulez une aussi ? »
Et là, une voix qu’Ester connaissait si bien se fit entendre :
« Oui, avec plaisir j’ai si soif… »
Alban se retourna et se jeta dans les bras de son meilleur ami ; ils n’habitaient pas très loin mais ne se voyaient jamais ayant deux vies très différentes. Ester après deux secondes de stupeur se retourna pour se défaire des bras de son mari et affronter l’homme qui l’avait tellement fait souffrir. A cet instant précis, elle regretta d’être venue. Mais elle était avec Simon maintenant et heureuse. Une balle dans chaque camp !
Il n’avait pas changé tant que ça, beau dans sa chemise blanche, pièce fétiche de se garde-robe à l’époque déjà. Son visage était halé, son grand sourire volontaire. Il irradiait. Ester avait presque oublié son charisme…
Lorsqu’il était arrivé chez Alban, il n’avait vu qu’elle. Le loft était grand et la foule nombreuse mais son sang n’avait fait qu’un tour en la voyant. Sa robe d’un rouge si intense la magnifiait…Avec ses longs cheveux roux, on la croyait sortie tout droit d’un tableau de Boticelli. Ils en avaient admiré plusieurs d’ailleurs ensemble lors d’un week-end en amoureux à Florence. Il avait laissé un soupir s’échapper et s’était jeté à l’assaut de ce petit groupe. Le grand brun à coté devait être son mari. Il ne l’avait jamais rencontré. Ce soir, il était assez content qu’Agnès soit obligée de jouer les mères courages, au chevet de Pierre. Il ressentait le besoin, après tant d’années, de mettre les choses au clair. Après avoir vu les photos du mariage de son ex-dulcinée, Antoine avait ressenti une sorte de culpabilité vis-à-vis d’Ester ainsi qu’une attirance ambigüe. Il l’avait évitée à toutes les soirées depuis dix ans mais aujourd’hui il avait de nouveau envie de l’affronter. La réciproque ne serait peut-être pas vraie...
Ester trouva Antoine à l’aise et attirant, comme à l’époque. Elle eut un petit pincement au cœur. Elle fut assez contente que Simon ignore tout de son histoire avec lui. Il n’y aurait ainsi aucun drame, ni de jalousie mal placée. D’ailleurs, Simon, se demandant bien qui pouvait être cet homme à l’air si hautain, préféra s’éclipser et laisser sa femme avec ses anciennes connaissances.
Ester et Antoine se retrouvèrent donc rapidement tous les deux, assez mal à l’aise en dépit des apparences. Secrètement, elle rêvait de cet instant depuis dix années. Ne plus se voir en tant que couple était une chose mais Ester avait aussi souffert du fait de ne plus voir Antoine tout court. Avant d’être amants, ils avaient été amis et Ester appréciait aussi Antoine pour ce qu’il était. En perdant son amoureux, elle avait aussi rompu les liens avec un être cher.
« Tu es radieuse Ester.
-Merci, tu n’es pas mal non plus… »
Ils parlèrent de la pluie et du beau temps pendant de longues minutes n’arrivant pas à aborder le sujet délicat. C’était assez troublant de voir que même avec le temps qui passe et la vie qui avance, une certaine osmose les unissait encore.
« C’est qui le type avec ma femme Alban ? demanda Simon.
-C’est Antoine, mon meilleur ami ! Ester ne t’en a jamais parlé ?
-Non, je ne crois pas…
-Ah…ben tu lui demanderas directement ? »
Alban, quoique étonné par l’ignorance de Simon, s’amusait bien à regarder Ester et Antoine. S’ils pouvaient enfin s’expliquer un peu et panser les blessures du passé, il en serait heureux. A l’époque, il avait tout fait pour réconforter Ester ; les choses auraient pu aller plus loin avec elle, ça ne l’aurait pas gêner mais avec le temps, il s’était rendu compte qu’Ester ne le verrait jamais autrement que comme un bon ami…
« Alors ? Tu t’es mariée ? Je t’ai vue en photo l’autre jour dans la vitrine du photographe de la grande place. Je dois avouer que ça m’a fait un choc…
-Ah oui ? Moi, le choc, je l’ai ressenti lorsque j’ai appris ton mariage six mois après notre rupture !...
-Oui, j’imagine… »
Antoine paraissait sincèrement gêné. Allait-il trouver le courage de lui expliquer ce qui l’avait fait fuir à l’époque et se jeter dans les bras de la gentille Agnès ? Elle le regardait avec ses beaux yeux verts, légèrement en amande, elle avait toujours eu ce regard de félin si désarmant.
-Justement, je suis content de te retrouver ce soir car j’avais envie qu’on s’explique un peu sur notre rupture brutale… »
Ester se sentit soudain assez mal. Oui elle avait envie de savoir pourquoi il avait rompu si brutalement mais autant de temps après, cela leur servirait à quoi ?...
« Antoine ? Mon amour !!! »
Antoine se retourna d’un coup.
« Agnès ? Mais que fais-tu ici ? Et les enfants ?
-Ecoute, Pierre s’est enfin endormi, les deux autres aussi ; ta mère a appelé pour prendre des nouvelles et m’a demandé où tu étais. Lorsque je lui ai expliqué que tu étais à la crémaillère d’Alban, elle a trouvé trop dommage que pour une fois qu’on puisse avoir une soirée ensemble je sois bloquée à la maison. Elle s’est gentiment proposée de me relayer. Du coup, je n’ai pas hésité cinq minutes, trop contente de pouvoir te retrouver !
-Ben écoute c’est super… »
Un peu gêné de la situation, Antoine se retourna quand même pour faire les présentations mais Ester avait disparu.
En voyant cette femme arriver, Ester l’avait immédiatement reconnue. C’était bien la fille qu’elle avait maudite pendant tant d’années. Affronter Antoine était presque une question de survie mentale ; il lui devait des explications ; mais se confronter à son bonheur conjugal était au dessus de ses forces. Elle avait donc préféré s’éclipser très rapidement avant qu’Antoine ne s’en rende compte.
Simon qui faisait office de pilier de bar en observant l’assemblée fut tout heureux que sa femme revienne vers lui. Ses joues empourprées la faisaient encore plus ressembler à une poupée de porcelaine. Il mit ces couleurs sur le compte de la chaleur ambiante et de l’alcool. En fait, Ester ne se sentait pas très bien…Sa torpeur lui revint de plein fouet au visage en quelques secondes.
« Ca t’ennuie si on y va maintenant Simon ?
-Non ma belle, pas du tout ! Où tu iras j’irai, fidèle comme une ombre jusqu’à destination ! »
Cette chanson ridicule de Sheila venait de mettre le feu au dance floor qu’Alban avait improvisé au milieu de son loft. C’était l’hymne de leurs années lycée. Une chanson ridicule pour certains pouvait signifier tellement d’autres choses pour d’autres !...
Ils prirent leurs manteaux ; Ester enlaça Alban et Emma tendrement pour les remercier et leur dire au revoir. C’était toujours trop court quand ils se voyaient mais là elle n’avait plus envie de rester. Avant de la laisser partir, Alban s’enquit quand même de savoir si Antoine et Ester avaient enfin pu s’expliquer.
« Alors Ester ?
-Alors quoi ?
-Antoine ?
-On a rien pu se dire ; sa femme est arrivée. C’est peut-être mieux ainsi ; ni lui ni moi n’étions à l’aise de toute façon. »
Alban en fut désolé. Antoine vit la scène de loin. Il n’avait pas bougé, comprenant la situation. Agnès, enlacée à sa taille, parlait avec d’autres amis. Il regarda Ester mettre son manteau. Elle enleva du col, d’un geste gracieux, ses cheveux roux qui étaient restés coincés. Son allure flamboyante était impressionnante. Elle avait gagné de l’assurance avec le temps. C’était une vraie femme…Elle prit son mari par la main et commença à s’éloigner. Allait-elle se retourner ?
« Il doit être derrière moi…Il ne faut pas que je me retourne…Il ne faut pas que je me retourne…Je suis heureuse sans lui ; tout ceci est du passé… »
« Et Ester, Simon !! Une dernière photo de la soirée pour le pêle-mêle ? » C’était Alban, l’air enjoué, avec son numérique qui les cadraient ; alors ils se retournèrent. Ester ne put s’empêcher de chercher le regard d’Antoine. Elle le trouva. Cet échange dura trois secondes mais parut interminable. Il était chargé de sens mais les deux protagonistes ne savaient pas trop ce qu’il signifiait. Ils auraient juste pu le décrire : fort, déstabilisant, triste.
« Ester ! Fais au moins un sourire sur la photo ! »
Et là, elle regarda Simon avec sa plus belle expression. Voilà la photo souvenir qui resterait de la soirée. Un couple radieux avec une fille dans une robe incendiaire. Mais pour Ester cette soirée signifiait bien plus. Retrouverait-elle un jour réellement son ancien amant pour s’expliquer ? Ou certaines blessures sentimentales étaient-elles faites pour rester à jamais ouvertes ?
Un jour, alors qu’ils étaient encore ensemble à siroter un mojito dans un bar, Antoine lui avait dit en la fixant droit dans les yeux « en tout cas, moi, Ester Sertine, je ne l’oublierai jamais »
Elle repensa à cette phrase en montant dans la voiture. Antoine ne s’en souvenait sûrement pas; il n’avait pas une bonne mémoire… Mais elle non plus n’oublierait jamais Antoine Gevrin.
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